Article publié le 18 mars 2026.
Résil, géant aux pieds d’argile
Un tract CGT et SUD Insee
Résil (Répertoire Statistique des Individus et des Logements) est un répertoire construit par l’Insee.
À vocation statistique, il doit à la fois permettre le tirage d’échantillons à partir de sources administratives, et faciliter les appariements de sources à l’aide de variables « réduit en nombre », comme les individus, les ménages ou les logements. Voir le site internet.
Il s’agit donc d’un outil potentiellement puissant, laissant des questions en suspens.
• Des questions d’ordre éthique : Même si plusieurs précautions sont déjà prises, le risque qu’un tel fichier tombe dans de mauvaises mains ne semble pas assez pris en compte. En tout cas les risques pour la population nous paraissent trops importants par rapport aux finalités attendues du projet.
• Des questions de moyens : Pour un projet aussi structurant les moyens mis à disposition par l’Insee semblent insuffisants. L’organisation qui y préside est difficile à lire, notamment pour les agents qui y travaillent. Les moyens humains d’un tel projet ne sont pas à laisser pour compte. Même s’il s’agit d’un outil informatiquement puissant, la qualité des fichiers en sortie est tributaire des moyens humains avec lesquels ils sont construits. Sous-estimer la valeur des interventions humaines est risqué, pour sa qualité et pour sa sécurité.
Nous nous posons donc des questions aux enjeux contradictoires : faire un travail de qualité...pour un résultat qui pose de sérieuses questions éthiques.
Sans avoir de réponse unanime, nous estimons que ces questionnements ne peuvent être ignorés.
1 – les questions éthiques
Résil un répertoire d’individus et de logements exhaustif et hyper-centralisateur
Le système de répertoire Résil sera la colonne vertébrale de la production des statistiques démographiques et sociales. Il doit remplacer Fidéli pour constituer les bases de sondages ainsi que les marges de calages des enquêtes auprès des ménages. Il offrira la possibilité d’apparier des fichiers d’enquêtes avec un ensemble de données administratives dans un service mutualisé.
Des précautions et garde-fous existent :
• Création d’un CSNS (code statistique non signifiant) pour ne pas utiliser le NIR qui par sa construction permet d’identifier aisément les individus ;
• Cadre relatif à la protection des données individuelles au sein du système statistique public ;
• Mise en place d’un « bouton rouge » en cas de mésusage.
Il n’en reste pas moins que l’hypercentralisation et la puissance de calculs déployées, rendent ces précautions fragiles en face de ce qu’on appelle les « facteurs humains », erreurs ou volontés de nuire.
La France fait partie des pays qui ont choisi de ne pas avoir de registre de population.
La Cnil a été créée en 1974 suite au scandale Safari, système automatisé pour les répertoires administratifs et répertoires des individus. Le titre de presse « Safari ou la chasse aux français » avait défrayé la chronique en 1974. Déjà un projet Insee !
Si l’époque a bien changé avec l’utilisation informatique généralisée et une plus grande acceptation de la société, combien de méga-fichiers se retrouvent dans la nature ou sur le darknet du fait de d’erreurs volontaires ou non ?
Combien de fichiers créés dans un but précis, se retrouvent utilisés à d’autres fins ? On vient de voir un exemple dans l’utilisation policière des Titres Électroniques Sécurisés.
L’Insee est un service public. Il ne doit pas ouvrir la possibilité de traitement de données exhaustives sur la population. Et ce, quelles que soient les volontés politiques ou les pressions sociales de toujours « faire plus » sous prétexte que les Gafam ont déjà une large emprise sur chacune et chacun d’entre nous.
Nous attendons l’analyse de l’Autorité de la Statistique Publique (ASP) sur ce sujet.
Danger d’un répertoire exhaustif : pourquoi le « bouton rouge » est insuffisant
Lors d’un webinaire en 2021 la présidente de l’ASP posait une question primordiale : et si, à l’avenir, la représentation nationale demande à l’Insee d’utiliser Résil pour des usages qui peuvent nuire aux populations ?
Hé oui, ce qui a longtemps été une éventualité contre laquelle il fallait se prémunir, est devenu une possibilité proche, voire une réalité. Si l’extrême droite n’est pas directement au gouvernement, ses idées y sont bien représentées et nos gouvernants ont clairement montré des intentions punitives pour un nombre conséquent de personnes : que ce soit pour les personnes étrangères, d’origine étrangère, mais aussi vis-à-vis des personnes pauvres et/ou peu formées, des militantes et militants... Dans une telle situation, les données présentes dans Résil feraient « merveille ».
Les précautions avancées par l’Insee ne tiennent dès lors plus beaucoup : le répertoire construit est facile à reconstruire, le bouton rouge est alors inopérant. D’ailleurs, ne tenant qu’à la personne du ou de la DG de l’Insee, c’est une clause de conscience soumise à un pouvoir hypercentralisé. N’oublions pas que la nomination de DG peut être soumise au fait du prince. Malgré les textes protecteurs les digues peuvent rapidement céder, ce que la situation dans de nombreux pays a récemment montré .
Et puis, si un Résil était « tué » par le bouton rouge, tous les programmes ayant abouti à le construire pourraient être mobilisés dans des délais rapides pour en reconstruire un.
Dès lors, dans quelle situation s’est mise l’Insee ? Il est vrai qu’une demande sociale d’utilisation des données administratives (et privées) est forte, et que l’acceptation sociale n’est pas comparable à celle de 1974. Mais sont-ce des raisons suffisantes ?
Nous appelons à une réflexion éthique sur le projet Résil. Les réponses à ces questions ne doivent pas s’en tenir qu’à de la sécurisation technique : nous refusons de porter la responsabilité de créer un répertoire qui pourrait être utilisé par des gouvernants cherchant à discriminer des populations.
Cela est déjà arrivé avant l’Insee (on peut utilement regarder le documentaire de Yousr Youssef sur René Carmille ici), nous refusons de prendre le risque que cela se reproduise.
2 – les questions d’organisation et la qualité attendue
La qualité, les moyens et... quelles conséquences pour les autres travaux de l’Insee ?
Résil a beau être un projet innovant et attendu, il n’en est pas moins limité en moyens humains, comme pour l’ensemble de nos missions. Cette situation génère des pressions et un travail dans des conditions défavorables. Le travail est conséquent. Prendre le temps de faire des tests ou des comparaisons de méthodes mais aussi analyser la qualité des données utilisées, garantir des relations de travail de qualité avec le prestataire, et la qualité finale du répertoire sont autant d’activités pour lesquelles les moyens actuels ne sont pas suffisants.
L’organisation des équipes, depuis la fin du « projet » maintenant atterri, est difficilement compréhensible : informatique à Orléans, (y compris prestataire), pôle GCOC à Marseille, DMTR à la DG dont le rôle n’est pas clair, pôle Dali à Rennes tout récemment créé et déjà manquant de moyens (récupération du traitement du CSNS, notamment)…
Le pilote de Résil est positionné directement sous la responsabilité de la directrice de la DSDS, à un niveau de coordination illisible vis-à-vis du fonctionnement des équipes et du nombre de travaux concernés, à la fois par sa construction ou par son utilisation : tirages d’échantillon avec Nautile, calculs pour le recensement, DSN, Filosofi.
Évitement de la question de la qualité
La question de la qualité de Résil est délicatement évitée par l’Insee : en effet celle-ci est tributaire de la qualité des fichiers qui le constituent ou l’enrichissent. Difficile alors de critiquer la qualité des données rapatriées…
Et pourtant ! La DGFiP souligne elle-même que la couverture de GMBI (Gérer Mes Biens Immobiliers, fichier remplaçant celui de la Taxe d’Habitation) n’excédera pas les 80 %. En effet, comme nous la DGFiP est soumise à des baisses d’effectifs, qui impactent évidemment la qualité des résultats.
Enrichir un fichier aux individus ou ménages manquants n’aboutira pas à un fichier de meilleure qualité.
Malgré cela, l’Insee annonce la sortie de Filosofi en 2026, avec des restrictions sur la finesse des zonages. Bon courage aux agents encore en contact avec les usagers.
Pour les tirages d’échantillons l’embarras est de mise, car la perte de la taxe d’habitation n’est toujours pas comblée : la nouvelle source GMBI n’étant pas (encore ?) de qualité suffisante.
Ce projet présenté comme puissant attire également des idées d’économies : certains, comme un représentant des petites communes à la Commission Nationale d’Évaluation du Recensement (Cnerp) ont affiché clairement leur volonté de faire de Résil le remplaçant dudit recensement, jugée trop coûteux.
L’Insee a lancé une mission sur ce sujet. Est-ce pour répondre à ces questionnements ? est-une réelle option suivie en interne ? De fait elle n’a pas rencontré beaucoup de publicité, pourtant la mission dit clairement « Il s’agira de définir quelle devra être la place du recensement dans notre dispositif de production d’informations socio-démographiques finement localisées, puis de construire des scénarios possibles d’évolution du recensement. Ces scénarios devront tenir compte des opportunités offertes par Résil et l’exploitation accrue de données administratives »
3 -La direction refuse de répondre...
En décembre dernier, l’intersyndicale demandait de traiter le point Résil en réunion de CSA. La direction a refusé et renvoyé le sujet à un groupe de travail en juin 2026.
Nous maintenons qu’il est nécessaire dès ce début d’année d’avoir des réponses sur :
• Un calendrier du programme des travaux restant à effectuer ;
• Une fiche d’impact (fiche de santé au travail comprenant l’organisation) prenant en compte sur toutes les équipes concernées ;
• Les conséquences de l’arrêt de Fideli sur tous les travaux de l’Insee ;
• Des informations techniques sur le « bouton rouge ».
Il faudra bien que la direction réponde à toutes ces questions, de moyens et de qualité, comme d’objectifs finaux de Résil. Il sera également indispensable, comme pour l’intelligence artificielle, de connaître le coût énergétique de cet outil : minimiser ou invisibiliser cette question ne doit plus être possible au vu de la vitesse du dérèglement climatique.



